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Interview

« Pour les Français, le bureau est un territoire »

Sophie Distel | 15 février 2018 |

Alain d’Iribarne, économiste et sociologue du travail directeur de recherche au CNRS et président du comité scientifique d’Actineo
Selon le dernier baromètre Actineo de 2017, l’espace de travail idéal pour les salariés français reste le bureau individuel fermé. Pourquoi cet attachement? Explications en trois questions avec Alain d’Iribarne, économiste et sociologue du travail directeur de recherche au CNRS et président du comité scientifique d’Actineo.

Cette relation à l’espace fermé individuel est-elle typiquement française ?

Il est vrai que lorsque l’on compare à l’échelle internationale, on note des différences de comportement par rapport à l’espace. L’Angleterre et les Pays-Bas sont par exemple des pays où le territoire va être largement ouvert. Ils n’ont pas la même relation que nous à l’espace ou même au vis-à-vis et cela se traduit dans l’urbanisme.

À l’inverse, la première chose que l’on va faire en France lorsque l’on achète une parcelle de terrain ou une maison va être de cloisonner l’espace pour y apporter de l’enfermement et pour que l’extérieur ne nous voit pas. Cela vient notamment de notre tradition agricole et paysanne de l’enclosure. De fait, chez nous, toutes les propriétés sont fermées.

 

Il y a donc un parallèle entre gestion de l’espace privé et gestion de l’espace professionnel…

En effet, l’humain reproduit ce qu’il connaît. On retrouve alors très nettement cet aspect dans les entreprises. Pour le salarié français, le bureau est un territoire. Il s’agit même de « son » territoire au sens anthropologique du terme. Il y est souverain et les règles de vie sont définies par lui. Et bien entendu, il personnalise cet espace qui est une composante de son identité. Il y a également une notion de sécurité à ne pas négliger. Dans un bureau fermé, le fait de frapper à la porte est un élément de protection. Les gens qui pénètrent sur le territoire sont par conséquent des étrangers. Et qui dit étrangers dit potentiellement menace, puisqu’il s’agit d’une incursion et d’une source de trouble. D’où cette importance pour nous du bureau fermé individuel. Évidemment, ce ressenti pourra varier d’un individu à l’autre car tout cela dépend de la sensibilité de chacun au sens psycho-affectif.

 

Que penser alors du flex office ?

Dans le cadre du flex office, la notion de territoire se dilue totalement. Il y a donc une perte de repères. Il ne s’agit plus que de vous et de vos outils techniques, le tout, dans un espace collectif. Le seul endroit à soi est le caisson ou casier, pour ranger ses affaires, ses éléments de personnalité, de sécurité, etc. C’est la forme la plus ultime pour les nomades, ce qui peut convenir à certaines activités. Cependant, il convient d’être vigilant, car si en cassant ces logiques de territoire, l’entreprise ne met pas en place en parallèle un vrai collectif de travail, les gens ne travailleront jamais ensemble de manière collective et harmonieuse ! Il faut qu’il y ait entente dans la « tribu ». Et la chose n’est pas aisée… Car si le ressenti dépend de la sensibilité de chacun, la notion d’espace peut également varier en fonction des cinq sens. La perception kinésique par exemple (le toucher) renvoie aux problèmes de proximité et de territoire physique ressenti. Et là encore, cela peut dépendre de la culture du pays. Aux États- Unis, mieux vaut garder ses distances. Les Méditerranéens quant à eux tolèrent des proximités plus grandes. Réussir à trouver un nouvel équilibre, c’est là tout l’enjeu.



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